Changement climatique : quelles implications possibles pour la sécurité alimentaire ?

Un consensus de plus en plus large se dégage sur le rôle que pourraient jouer les activités humaines sur les changements climatiques. Ces changements pourraient avoir diverses implications pour la santé et le bien-être des populations, et notamment pour la sécurité alimentaire.

Contexte
Depuis le 18e siècle, les activités humaines rejettent d’importantes quantités de gaz dans l’atmosphère, comme le dioxyde de carbone et le méthane. La majeure partie de ces gaz résulte de la combustion de carburants d’origine fossile, de processus industriels et de la déforestation1. Selon des estimations fondées sur des données de 2008, les systèmes de production alimentaire sont responsables de 19 à 29 % de ces rejets. L’accumulation de ces gaz, dits gaz à effet de serre, dans l’atmosphère capture l’énergie du rayonnement solaire et joue le rôle d’une couverture chauffante autour de la Terre. Bien qu’une minorité s’oppose à cette théorie, ce phénomène, connu comme étant l’effet de serre, est considéré comme responsable de la hausse de la température globale de l’atmosphère terrestre (et donc du réchauffement climatique). Cet effet de réchauffement peut influencer et altérer le climat de la Terre et entraîner un changement climatique1,3.

Selon le rapport le plus récent du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), le « réchauffement climatique est sans équivoque, l’influence humaine est manifeste et limiter le changement climatique demandera des réductions substantielles et soutenues des émissions de gaz à effet de serre »4.

Changement climatique
Le changement climatique correspond à une modification significative et durable des conditions météorologiques1,3. Ce changement peut se traduire par des événements climatiques plus extrêmes, tels que des tempêtes plus violentes, la fréquence accrue de fortes pluies et des périodes de sécheresse plus longues3. La hausse des températures à l’échelle mondiale pourrait également entraîner la fonte des calottes polaires, l’élévation du niveau des mers, l’acidification des océans, l’inondation des zones côtières et l’altération des courants océaniques1,3-6. Selon des estimations récentes du GIEC, la température pourrait augmenter d’au moins 1,5°C dans certaines régions du monde d’ici à la fin du 21ème siècle4.

Implications possibles pour la sécurité alimentaire
Les implications possibles du changement climatique sur la disponibilité et l’accessibilité des aliments (la sécurité alimentaire) ont été largement étudiées et débattues. En règle générale, le changement climatique est considéré comme ayant un impact négatif sur la sécurité alimentaire, notamment dans les pays en voie de développement3,7,8 .

Contrairement à la sécurité alimentaire, les implications éventuelles du changement climatique sur la sécurité alimentaire sont un nouveau champ de recherche9. L’Unité Risques émergents de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a identifié le changement climatique comme un facteur de risques émergents en matière de sécurité des aliments destinés à la consommation humaine et animale sur le moyen et long terme10. Il est important d’améliorer notre compréhension des effets possibles du changement climatique sur la sécurité alimentaire compte tenu de ses implications potentielles sur la sécurité alimentaire7,11,12.

Vous trouverez ci-après un bref aperçu de quelques-unes des implications possibles du changement climatique. Certaines sont appuyées par des données, d’autres ont un caractère spéculatif.

Problèmes d’ordre microbiologique
La capacité des micro-organismes (p. ex., bactéries, virus, parasites) à survivre et à se multiplier dépend de leur environnement, et notamment de la température et de l’humidité ambiante. De nombreux pathogènes d’origine alimentaire, comme la salmonelle et le campylobacter, se développent dans des conditions de chaleur et d’humidité3,6,9,13-17. En outre, la prévalence de nombreuses maladies d’origine alimentaire varie également selon les saisons7,13,17,18 .

Des hausses de la température et de l’humidité et des conditions météorologiques extrêmes auront un impact sur la capacité de survie et/ou de développement de nombreux pathogènes d’origine alimentaire dans de telles conditions3,6,9,13-17. Certains de ces impacts pourraient être positifs ou négatifs en termes de sécurité alimentaire, c’est-à-dire qu’ils pourraient renforcer ou affaiblir la capacité de ces agents pathogènes à survivre ou à se multiplier. Toutefois, cela dépendra des besoins spécifiques de ces micro-organismes et de leur capacité à survivre et à se multiplier dans des conditions difficiles3.

Le changement climatique peut également influencer la propagation ou la transmission des pathogènes d’origine alimentaire. Ainsi, des étés plus chauds et des hivers plus doux peuvent favoriser le développement de nuisibles tels que les insectes et les rongeurs, qui peuvent contribuer à la propagation de pathogènes d’origine alimentaires3,6,9,13-17. De même, de très fortes précipitations entraînant des inondations peuvent favoriser le déversement de pathogènes d’origine alimentaire dans des champs cultivés16. Le changement climatique peut donc modifier l’incidence des maladies d’origine alimentaire et/ou la capacité des pathogènes à les déclencher7,13,17,18 .

Le changement climatique pourrait avoir d’autres impacts :

  • L’émergence de nouvelles menaces microbiennes due à des changements de types de cultures et de pratiques agricoles correspondantes (p. ex., utilisation accrue de déchets d’origine animale non traités pour fertiliser les champs).
  • L’augmentation des pathogènes résistants aux antibiotiques en raison de l’utilisation accrue de médicaments vétérinaires pour les animaux de ferme3,6. La résistance microbienne peut être causée par des changements spontanés dans l’ADN d’une cellule, ou par l’intégration stable d’éléments génétiques mobiles qui sont transmis entre les micro-organismes20.

L’impact du changement climatique pourrait être plus évident pour les pathogènes d’origine alimentaire à faible doses infectieuses (lorsque des cellules en petite quantité peuvent provoquer la maladie), dans la mesure où une légère évolution de leur nombre ou de leur répartition pourrait entraîner une augmentation du nombre de maladies d’origine alimentaire3.

Problèmes d’ordre chimique
L’évolution de la nature, du niveau et de la transmission de divers substances chimiques, contaminants et toxines peuvent avoir un impact sur la sécurité de nos aliments18. Le changement climatique peut affecter les pratiques agricoles. Les types et les modes de cultures évolueront en fonction des pays7. Le type et l’abondance des nuisibles (p. ex., les insectes et les rongeurs) et des mauvaises herbes évolueront. Cela pourrait avoir un impact sur le type, le niveau et l’utilisation de produits chimiques (p. ex., les pesticides) et d’engrais sur les cultures. Toutefois, l’utilisation des substances chimiques sur les cultures en Europe fait l’objet d’une réglementation et d’un contrôle stricts afin de garantir la sécurité des aliments3,12,16.

Les toxines comme les mycotoxines sont produites par certains champignons qui se développent sur des plantes cultivées. Ils peuvent être consommés si les végétaux contaminés sont ingérés ou indirectement, par le biais de produits d’origine animale (la viande ou le lait, par exemple ), les animaux ayant été nourris avec des aliments contaminés. La production de ces toxines peut être affectée par les conditions de température et d’humidité.16 Ainsi, l’Unité Risques émergents de l’EFSA a identifié des modèles variables dans la contamination par mycotoxine des champs de céréales (blé, maïs et riz)21.

Les mycotoxines peuvent entraîner toute une série d’effets toxiques chez l’homme et l’animal. Certaines des mycotoxines les plus courantes sont cancérigènes et génotoxiques ou peuvent toucher certains organes tels que les reins ou le foie22.

Une hausse des températures océaniques peut également favoriser le développement d’algues dangereuses produisant des biotoxines marines, qui peuvent se concentrer dans les fruits de mer (les moules et les palourdes, par exemple) et certains poissons utilisés dans la production alimentaire, et dont la consommation peut être pathogène7. Récemment, plusieurs cas d’intoxication (au moins 10 personnes) par la Ciguatera (qui peut se produire après avoir consommé certaines espèces de poissons dont la chair contient de fortes concentrations de ciguatoxine, une toxine produite par le plancton qu’ils consomment), due à la consommation de poissons contaminés, ont été signalés dans les îles Canaries23.

L’Europe est-elle prête à de tels impacts du changement climatique sur la sécurité alimentaire ?
La sécurité alimentaire en Europe compte parmi les plus strictes au monde et est contrôlée par un système législatif approfondi, appuyé par des dispositifs de contrôle des aliments, de répression et de recherches scientifiques. Les consommateurs sont ainsi protégés en permanence contre les problèmes de sécurité alimentaire qui existent et ceux qui pourraient survenir du fait du changement climatique9.

Les niveaux tolérés de certains contaminants et toxines microbiologiques et chimiques sont définis au niveau européen dans le cadre d’une législation détaillée. Les systèmes de contrôle sont donc déjà en place pour protéger les consommateurs. En outre, l’infrastructure européenne de sécurité alimentaire couvre également ce périmètre pour s’adapter aux défis émergents24.

Conclusions et perspectives
Il est impossible d’évaluer avec exactitude l’impact complet du changement climatique sur la sécurité alimentaire. Toutefois, il est probable que nous assisterons à certains effets entraînés par des menaces d’ordre microbiologique ou chimique. L’ampleur des risques correspondants dépendra du type de menace et des conditions et des pratiques locales18.

Dans la mesure où nous manquons actuellement de connaissances sur les risques posés par le changement climatique sur la sécurité alimentaire, la question reste incertaine3. Il convient donc de s’assurer que l’infrastructure de sécurité alimentaire actuellement en place en Europe n’est pas seulement maintenue, mais également réexaminée et améliorée. Cette démarche nécessitera des investissements soutenus dans la surveillance et le contrôle de nos aliments, ainsi que dans l’évaluation, la gestion et la communication des risques.

Références

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  2. Vermeulen SJ, Campbell BM & Ingram JS (2012). Climate Change and Food Systems. Annual Review of Environment and Resources 37:195-222.
  3. Food and Agriculture Organization of the United Nations (FAO) (2008). Climate change: implications for food safety.
  4. Intergovernmental Panel on Climate Change [IPCC] (2014). Fifth assessment report: climate change 2013 (AR5). Climate Change 2013: The Physical Science Basis.
  5. Intergovernmental Panel on Climate Change [IPCC] (2013). Climate Change 2013- The Physical Science Basis – Working Group I Contribution to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change: Summary for Policymakers.
  6. Greer A, Ng V & Fisman D (2008).Climate change and infectious diseases in North America: the road ahead. CMAJ 178(6):715-722.
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  20. EUFIC (2013). Résistance antimicrobienne : une responsabilité partagée. EUFIC Food Today n. 89.
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  22. Site web de l’EFSA, Mycotoxines.
  23. Tropical Medical Bureau website, Ten with suspected Ciguatera poisoning in Canaries. Published 12 December 2013.
  24. Panic M & Ford JD (2013). A review of national-level adaptation planning with regards to the risks posed by climate change on infectious diseases in 14 OECD nations. International Journal of Environmental Research and Public Health 10:7083-7109.

 

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Source: The European Food Information Council